Dans la peau d’un otage dans le Delta du Niger
Vendredi 1er juin 2007
Il est 23h environ, j’attends que mon amoureuse m’appelle. Avec James, Salman, Bogdan et Yannick, on joue à
Les évènements s’accélèrent, Jan assis au bar est violement tiré de son siège, sa chemise est complètement déchirée. Le premier homme armé lui demande de le suivre puis il se dirige vers nous et demande à tout le monde de sortir. Dans la peur et la surprise, on ne réalise pas vraiment ce qui se passe et on s’exécute. Tout le monde se dirige tous vers la sortie. Le premier homme armé attrape Yannick, un français d’origine congolaise, qui se dirige vers la sortie avec nous, le jette au sol en disant : « on n’a pas besoin d’homme noir ! ». Jan, quant à lui, est conduit par le deuxième homme armé vers la sortie. Le premier homme armé nous pousse vers l’extérieur, il veut que l’on avance vite, pour ça, il a une crosse avec laquelle il donne des coups pour nous activer. Pour éviter de prendre des coups j’avance plus vite et me positionne au milieu. Salman est devant, il suit Jan (qui est conduit par le deuxième homme armée). A l’extérieur de la salle, j’ai un petit moment d’hésitation. Je regarde autour de moi. Il fait nuit, il n’y a personne dans le camp, même pas les agents de sécurité. De l’autre côté, heureusement qu’il n’y a pas d’homme de la sécurité à ce moment là, sinon on se serait retrouvé entre deux feux. Que dois-je faire ? Je pourrais courir et m’échapper. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas être enlevé. Je suis comme saoul, je n’ai plus la notion d’espace, plus d’équilibre non plus, je tremble. J’ai le corps crispé. J’ai trop peur. Je ne veux rien tenter. Tenter quelque chose serait sans doute signer immédiatement ma mort. J’exécute ce que le ravisseur demande, comme nous l’avons appris lors de notre introduction au Nigéria. Règle numéro 1 : ne rien tenter, obéir aux ravisseurs. Règle 2 : se mettre à terre lors d’un assaut, lors d’une attaque ou lors d’une tentative de libération souvent opérée par les forces nigérianes, parce que c’est dans ces moments-là que des personnes sont tuées.
Nous sommes 6 « oyibos » (blancs) à être dirigés vers la porte de sortie du camp, matraqués par les ravisseurs. On ne voit plus Jan, il doit déjà être dehors. Salman est devant, suivi par James, moi, Gérard et Bogdan. Le premier homme armé vient vers moi, me pousse pour que j’accélère le pas et me demande : « Où est la sortie !?, dis-moi où se trouve la sortie ou je te tue ! ». Complètement hébété par les évènements, je ne peux répondre et je ne veux pas sortir du camp alors il hausse le ton : « Tu ne dis rien je vais te tuer ! Où est la sortie !!?? » Pour le calmer alors que je ne sais quoi répondre ou que faire, je lève un bras devant moi, mais il prend une autre direction et me tire vers lui. On arrive dans le sas d’entrée du camp. Là, je vois le portier à terre les mains sur la tête. Je vois d’autres hommes armés et non armés gesticuler et faire des allers-retours entre le camp et l’extérieur. Tout à coup, le premier homme armé crie sur Gérard et Bogdan en fin de file et leur demande de reculer, il n’y a pas assez de place pour eux dans leur véhicule…je suis donc le dernier des quatre otages qu’ils embarquent. Au niveau de la porte, ils nous demandent de nous mettre à plat-ventre par terre, ce qu’on exécute. Puis un autre demande les téléphones portables. Je retire le mien de ma poche et le tend vers lui. James fait la même chose, mais au moment où il veut tendre son téléphone, il se prend un grand coup de crosse par un autre des ravisseurs qui pensait qu’il voulait tenter quelque chose. Il tombe à terre alors que quelqu’un lui attrape son téléphone.
Puis nous sommes conduits un par un dans une fourgonnette stationnée juste à la sortie du camp où ils nous demandent de baisser nos têtes. Jan se trouve sur la première rangée de sièges avec un des ravisseurs. Salman, James et moi sommes sur la troisième et dernière rangée de sièges. On est assit avec la tête entre les genoux, nos jambes sont tordues dans tous les sens et supportent tout le poids de notre corps. Devant nous, deux ravisseurs nous demandent sans cesse de ne pas parler et ne pas lever nos têtes. Ils agrémentent leur propos du bruit du chargement de leur arme. Un bruit qui me fait sans cesse frissonner de peur. La fourgonnette roule vite, la route est mauvaise, nous sommes secoués dans tous les sens. A un moment, j’ai le bout d’une kalachnikov devant ma tête, j’en tremble mais je ne peux rien faire. Je ne peux pas lever ma tête, je ne peux pas bouger. Avec le véhicule qui secoue dans tous les sens, j’ai peur que par accident, il appuie sur le détonateur. Mais comment est-ce que c’est la mort ? Que se passe-t-il après ? Aurais-je un dernier moyen de dire quelque chose à mes proches ou est-ce la fin ? Si c’est la fin, ça veut dire un trou noir ? Ça veut dire que je vais dormir pour toujours sans me réveiller ? Est-ce que je vais faire des rêves ? Non, non je ne veux pas penser à ça, je suis vivant et je veux le rester. Je veux penser à autre chose mais rien n’y fait, le spectre de la mort me guète.
On roule vite. Contrairement à la journée, la circulation de nuit est quasi inexistante. Rien ne ralentit la fuite.
A l’heure qu’il est, mon amoureuse doit essayer de me joindre. Mais je ne réponds pas alors elle insiste. Elle ira sans doute sur internet pour me parler par messagerie instantanée mais elle n’aura aucune réponse non plus. Mon statut restera en « absent ». Elle en conclura que je me suis endormi, c’est mieux ainsi. Je me dis…pourvu qu’elle ne soit pas prévenue tout de suite de mon enlèvement. Pourvu que l’annonce soit retardée. Mes parents doivent voyager demain matin, j’espère aussi qu’ils seront sortis avant qu’on ne les prévienne. Après, n’ayant pas de téléphone mobile, ils ne seront joignables que lundi, ça fait trois jours de délai : c’est déjà ça en moins pour eux.
Soudainement, les ravisseurs s’énervent. Ils viennent de forcer un barrage et la police nous poursuit. De notre position, on ne peut voir que la lumière des phares derrière nous et la voix des ravisseurs qui ne savent pas quoi faire. « On ouvre le feu ou pas ? » crie l’un d’entre eux. J’entends celui devant moi ouvrir une fenêtre, le son du vent est coupé lorsqu’il se positionne pour tirer sur le véhicule derrière nous.
A ce moment-là, mon cœur se remet à battre fort et je soupire d’une voix désespérée : « shit ! » (merde). Salman, collé à moi, m’entend et commence à paniquer comme si le fait d’avoir dit ce qu’il pensait doucement le faisait prendre conscience que la moindre balle tirée par les policiers était pour nous …
Après quelques hésitations, la police décide d’arrêter la poursuite…paradoxalement, c’est un grand soulagement pour nous.
Le reste du trajet sera agrémenté par leurs chants de victoire, leurs cris de joie. Ils ont réussit leur coup. Ils se sont emparés d’un butin et comptent le revendre cher. J’avais un sentiment de dégoût, leur victoire était notre désespoir, celle de nos familles, de nos proches. Si ça tourne mal, ça sera la mort d’innocents, notre mort. Pour eux ce ne sera qu’une mission ratée.
Dès notre arrivée dans notre future cellule, une petite pièce dans le coin d’une maison en dur située entre la jungle d’un coté et une route de l’autre, on est matraqué par des slogans.
Le discours du pasteur commencera par cela : « Nous ne sommes pas musulmans mais nous nous battrons jusqu’à notre mort pour nos idées. Nous sommes chrétiens, nous vivons dans la misère, sans eau, sans électricité, sans même du carburant alors que notre sous-sol est riche. Pourquoi les richesses de notre sol servent à construire Abuja (la capitale) ou à remplir les poches des ethnies du nord ? Le gouvernement nigérian est corrompu, nous sommes en guerre contre lui. Vous êtes une arme que nous voulons utiliser contre eux. Nous voulons que vous quittiez le pays pour que le gouvernement nigérian tombe une fois les aides extérieures coupées. Vous êtes complices de ce qui se passe. Nous sommes membres de
Diepreye Alamieyeseigha ancien gouverneur de l’état du Bayelsa arrêté à Londre et remis aux autorités Nigérianes en septembre 2005 pour corruption.
Alhadji Mujahid Dokubo Asari convertit a l’islam suite aux attentats du 11 septembre 2001. Ben Laden est pour lui un personnage a soutenir dans son combat contre l’impérialisme américain. Il a été emprisonné pour atteinte à la sureté de l’état et relaché en juin 2007 durant notre captivité.
Le tout est enrobé d’un discours anti-américain et anti-impérialiste glorifiant les combats de Ben Laden et Saddam Hussein, ou même idéalisant les positions de Kadhafi. Des références à un monde arabe qui est pourtant bien loin de la réalité nigériane…
Ensuite, le propriétaire des lieux qui est un prêtre sorcier et qui se dit prophète chrétien, commence une cérémonie vaudou, avec un bâton et du gin (l’alcool) de fabrication locale, censée les aider dans leur entreprise. Après quoi, on nous a ordonné de dormir. Mais bien sûr, personne n’était en état de pouvoir s’endormir, perdus dans nos pensés concernant notre sort et celui de nos familles. La nuit aura été très longue, les allées et venues des militants dans notre cellule, leur discussion à voix haute en langue ijaw, le bruit des armes qu’ils aimaient recharger, nous fera sans cesse sursauter et nous gardera en éveil toute la nuit.
La suite sera 22 longs, très longs jours à attendre notre libération. Le séjour n’a pas été agréable du tout, contrairement à ce que beaucoup de personnes peuvent penser. Je ne vais pas relater les évènements jour par jour mais faire un retour sur les faits les plus marquants.
Les 2 premiers jours ont été les journées où l’on a eu pratiquement aucune pression des militants mais bien sûr, on avait le souci constant de l’incertitude liée à notre sort…qu’allons-nous subir ? Qu’allons-nous devenir ? Quand et comment tout ça va finir…
Samedi 9 juin 2007
On entre maintenant dans la 2eme semaine de détention. C’est mon anniversaire. Une semaine avant, James m’avait souhaité de pouvoir le fêter avec mon amoureuse, mais le temps est passé et on en est toujours au même point…
Notre moral est très bas avec les faux espoirs des 3 derniers jours. La promesse financière faite par le négociateur n’est pas tenue. Les militants sont très énervés. Ils n’acceptent pas d’être humiliés de la sorte, que l’on joue avec eux de cette manière.
Nous sommes assis par terre, dépités, avec la peur au ventre qui ne cesse de monter.
Le prophète, suivit par 2 de ses sbires, entre dans notre « cellule » en hurlant :
- Your compagny is jocking with us ! They fucked up ! They don’t care about you. You don’t have any value for them. Your company doesn’t want to comply, I’ll kill you!! I cut off your head !!!
Un sachet d’eau à la main, il marche dans la pièce en criant les mêmes paroles sans cesse. Il s’arrête devant James, lui vide le sachet d’eau sur la tête.
- Toi tu seras le premier exécuté !
Il demande à un de ses sbires un autre sachet, s’avance vers moi, le vide sur ma tête en disant
- et toi tu seras le second !
Il passe un rapide coup d’œil dans la pièce…ne trouve rien. 2 kalachnikovs étaient jusqu’à hier en permanences dans la pièce aux mains de nos geôliers. Mais depuis hier, les 2 armes ont disparu, quelqu’un les a enlevées de la pièce. Peut-être craignaient-ils que l’un de nous s’en serve contre eux lorsqu’ils s’absenteraient de la pièce, ou bien peut-être qu’ils en avaient besoin ailleurs ? Je ne sais pas…mais c’est rassurant de ne plus les avoir à nos côtés, de ne plus entendre le bruit du chargement des armes qui les amuse tant et qui nous fait sursauter à coup sûr.
- Give me a gun ! crie-t-il en s’adressant à son sbire.
Celui-ci ne sait quoi faire.
- Give me a gun now !!
Aucun de ses sbires ne réagit. Il sort alors précipitamment. On l’entend crier et chercher partout. Ne trouvant pas d’arme, il demande où se trouve la machette, mais personne ne lui répond non plus. A ce moment-là, il se trouve derrière la porte qui donne sur l’extérieur. Il est en furie, il crie, hurle, insulte tout le monde. Effrayés, nous nous demandons ce qui va se passer pour nous. Un grand coup retentit alors contre la porte. Le verrou saute, la porte s’ouvre en grand. Le prophète entre dans la pièce comme un animal enragé. Et un par un, il commence à nous donner des coups de poings, des baffes, des gifles. Aucun des autres militants ne réagit, aucun ne l’empêche de nous battre. Tous le regardent faire. Même le chef du commando qui nous avait promis et jurer qu’aucun mal ne nous serait fait, qu’il serait là pour nous défendre. Mais il ne bronchera pas. Après tout, pourquoi croire sa promesse alors que se sont des crapules.
Jan est avec le commandant, ils essayent de contacter la société. Mais les appels n’aboutissent pas. Personne ne répond, la réception est très mauvaise, les coupures sont incessantes. Tout ça n’arrange en rien la nervosité de ce fou qui s’acharne sur nous. Bien sûr, chacun de nous serait assez fort pour répondre à ses coups, il n’est pas bien costaud, mais les autres peuvent nous tomber dessus et là, la situation risquerait de mal tourner. Alors on est obligé de se laisser faire ; on se laisse battre, impuissants. Alors il continue encore et encore.
Il nous demande ensuite de nous déshabiller, Salman, James et moi. Jan, quant à lui, est toujours en train d’essayer de joindre quelqu’un de la compagnie. On n’est tous les trois plus qu’en caleçon…les coups font alors plus mal. Comme si ce n’était pas suffisant, il se met à nous mettre des coups de pieds alors qu’on est à terre. Il prend deux têtes, les entrechoquent, les cognent contre un mur de briques, donne des coups de poings, des coups de pieds.
A un moment donné, il vient vers moi pour me donner des coups ; et au même moment, il se met à crier :
- I want my money !! I want my money !! Why your company doesn’t want to comply ?
- What can I do ? Répond-je
- Shut off !!!
- What can we do if the company doesn’t want to comply; we are doing our best to speak with them, continue-je.
- Close your fucking mouth !!! Me répond-t-il.
Et là il se met à me rouer la tête de coups de poings…j’aurais mieux fait de me taire…
Dans un coin de la pièce, il aperçoit une canne en bois, la prend et s’en sert pour mieux nous battre. Je ne pense pas que l’un de nous ait pris un coup de canne sur la tête, mais les coups sur le corps, le dos, les bras et les jambes, sont très douloureux.
Cette séance de tabassage a dû durer 2 heures environ. On était a bout de souffle. Les militants en avaient marre de ne pas pouvoir joindre la société. Au final, ils nous ont demandé de ne plus parler et de dormir. Ils sont sortis de la pièce et nous ont laissé seuls pour la journée. Le bilan…James a eu un tympan éclaté, il n’a plus entendu de l’oreille droite pendant cinq jours. Jan a pris un très mauvais coup sur le visage et son œil gauche a été touché, il ne voyait pratiquement rien pendant deux jours. Salman a eu un orteil cassé et moi j’ai eu des nausées toute la journée en particulier après un certain coup de pied dans le ventre.
J’avais en moi un esprit de revanche contre le prophète. Je voulais le battre comme il nous avait battus, le faire souffrir, peut-être même le tuer. Je ne comprenais pas la raison de ce châtiment alors que nous n’étions coupables de rien. J’avais une hargne terrible contre lui. Au fil de la journée, j’essayais de me résonner ; et en fin d’après-midi, j’avais réussi à ne plus vouloir le voir souffrir ni mort, ça aurait été trop simple et stupide de réagir comme lui. Ce que je veux maintenant c’est qu’il paye en étant emprisonné pour un moment.
Après cet épisode-là, notre moral est descendu au plus bas. Mais que fait la compagnie, pourquoi ne répondent-ils pas ? Nous pensons désormais tous à une même chose, nous enfuir, tenter de s’évader. Mais nous sommes réalistes, une fois dehors, que pouvons-nous faire ? Où devons-nous aller ? Comment ? Ils nous rattraperons sans doute rapidement…Ou alors, on peut même tomber aux mains d’un autre groupe. Bref, aucune solution n’est dans la fuite, nous devons rester et attendre.
Comme dirait James, ça a été le pire jour de ma vie…
Dimanche 10 juin
Les appels n’aboutissent pas. Personne ne veut répondre à nos appels, les militants s’énervent de plus en plus.
Pour le commandant, la situation est critique.
- « This is not a game, this is not a joke. You guys have to understand that we are not playing, you have to press the company if you don’t want to die. »
On arrive enfin à joindre quelqu’un ! Au bout du fil, le négociateur nigérian nous fait bien comprendre qu’il n’a pas de temps à nous consacrer. Il doit se rendre à l’église alors il éteint son téléphone mobile !
Pendant ce temps, on vivra le plus horrible jour de notre vie. Le prophète tentera de jouer au docteur. Il a trouvé une seringue dans laquelle il a injecté une poudre légèrement grisâtre avec entre autre de la cocaïne et du « gin local ». Son jeu va être de nous piquer avec. James et moi sommes pris à part. James a terriblement peur du produit qui pourrait peut-être le tuer … moi j’ai terriblement peur de la seringue qui peut être contaminée par le virus du sida… Au final il arrêtera l’aiguille juste collé à la peau sans l’enfoncer…
On en peut plus d’être sous pression systématiquement. On a tellement peur d’être torturé que l’on cache tout élément qui peut être utilisé à cet effet…la canne, des lames de rasoir, une autre seringue, un couteau … Même en ayant caché tout ça, que va trouver le prophète la prochaine fois ? C’est un malade, il nous fait vraiment flipper …
Lundi 11 juin 2007
On arrive au 10e jour de captivité et rien n’a bougé, au contraire les militants sont pris à la rigolade. Personne de la compagnie ne veut répondre, tous les appels sont redirigés vers le négociateur nigérian qui répond de temps à autre…
Trop c’est trop pour eux, il faut qu’ils soient pris au sérieux et pour cela, il faut qu’ils envoient un message fort à la compagnie. L’affaire va être simple pour eux : il faut exécuter une personne. Ils sont trop énervés d’attendre et de ne pouvoir contrôler la situation alors qu’ils détiennent des vies humaines entre leurs mains. C’est le ras-le-bol pour tous, même Dan et Small-Pot sont en furie. Le prophète apparaît alors aux barreaux de la fenêtre avec une machette à la main.
Les évènements s’accélèrent. Tout le monde gesticule dans tous les sens.
- On en exécute un !
Small-Pot donne des ordres pour procéder à l’exécution. On est stupéfait de son changement de ton. Small-Pot…le même qui nous a toujours protégé. C’est lui qui nous avait apporté un jeu d’échecs ainsi que des jeux de cartes. D’accord, c’était des jeux de carte nigérians, il n’y avait ni roi ni reine ni valet, mais on avait été inventif et on avait pu profiter de ces jeux pour tuer des heures et des heures d’attente. C’est lui qui s’était engueulé avec tout le groupe parce que l’on avait été battu deux jours avant. C’est lui toujours qui hier encore, alors qu’il avait appris que l’on nous avait menacé avec des seringues usagés, était allé nous acheter des bananes, des Tucs, des jus de pomme et des cacahuètes pour nous changer les idées. Lui, ce Small-Pot là, avec un air décidé et froid, me désigne pour être le premier exécuté.
- Toi reste ici, les autres, entrez dans la salle de bain.
A ce moment-là, j’avais tout mon corps qui se vidait, comme si je n’avais plus de membre. Je le regardais en pensant au châtiment qui m’attendait. Mais pourquoi réagit-il comme ça, prêt à tuer pour quelques Naïras (monnaie nigériane). En fait, j’oublie trop facilement que derrière ce petit surnom se cache un monstre, un assassin, un criminel qui a tué tellement de gens qu’il ne peut les compter, comme il s’en vante souvent avec un air qu’il dit être du regret. Pour sa petite histoire, il est né au Cameroun. Il est de parents nigérians et il est fier de son père qui a eu plusieurs femmes et une cinquantaine d’enfants. Il traine un lourd passé au Sierra-Léone où il a été enfant-soldat. Il a participé aux pires horreurs en tant qu’acteur et spectateur. Il n’est pas marié mais vie avec sa copine. Il n’a pas d’enfant, enfin il n’en a plus. Son fils de 7 ans a été tué sans raison par quelqu’un au Nigéria. Sa colère a été si grande qu’il s’est vengé contre l’assassin de son fils, mais aussi contre ses frères, sœurs et parents. Il les a tous tués. Maintenant il a un conflit intérieur, tout son passé lui pèse. Il est catholique et veut revenir à Dieu comme il dit, tout faire pour se faire pardonner. Comme il nous a dit à plusieurs reprises : « Dans ma vie, j’ai tué énormément de gens », il ajoutait tout le temps « mais jamais d’homme blanc » comme pour nous rassurer !; « et je ferai tout mon possible pour qu’il ne vous arrive rien. » Les paroles sont simples à dire, mais dans les faits c’est tout autre chose ! Contrairement à ce que l’on a voulu croire, Small-Pot n’a pas tant changé que ça. Il tue toujours aussi facilement.
C’est bien lui qui dirige l’exécution aujourd’hui.
Il me regarde dans les yeux avec son air froid et terrible ; et m’ordonne de me déshabiller.
Je ne comprends pas, s’ils veulent me tuer, pourquoi me déshabiller ?! Je le regarde hébété, ne comprenant pas la logique. Il me crie plusieurs fois d’ôter mes vêtements. Ne me voyant pas réagir, il vient vers moi, défait ma ceinture et me demande de me déshabiller en me menaçant. J’exécute, j’enlève tous mes vêtements et garde mon caleçon. Je suis ensuite sommé de faire ma dernière prière. Jan est appelé à se mettre derrière moi et à prier pour moi avant mon exécution. A peine derrière mon dos, Jan approche sa tête de mon oreille et me dit :
- Massoud comment je fais pour prier je ne sais pas…
- Bon Jan, vu la situation ; je ne pense pas que ça ait de l’importance. Fais et dis ce que tu veux, je ne sais pas, mais là, tout est perdu …
Ma prière est terminée. Ils m’enroulent dans un drap, je ne vois plus rien, juste de la lumière. J’ai le cœur qui bas fort et j’ai du mal à respirer à travers le drap. J’ai peur de la suite, je ne sais comment réagir.
Ils décident de me porter dehors. Toute mes pensés ne sont plus que lié à la mort. Je me rappelle que chez les musulmans, un mort est simplement enroulé dans un tissu blanc, pas de cercueil ou autre. Est-ce qu’une fois qu’ils m’auront tué, ils me remettront dans ce drap ? Est-ce qu’ils vont rendre mon corps ? Je me pose tout un tas de questions et j’ai le cœur qui bat de plus en plus fort. Je pense à mon amoureuse, à ma famille. Comment vont-ils apprendre ma mort, comment vont-il le supporter ?
A 4 ou 5, ils me transportent dehors en marchant dans l’eau et dans la jungle pendant 300m avant de me déposer par terre et me libérer du drap. Je suis conduit dans une petite place qui fait penser à un lieu pour les rites vaudou. Au centre de cette place, un tronc d’arbre ; à côté, des bouteilles vides de gin et de Fanta. Je suis dans la jungle que depuis quelques minutes, mais j’ai déjà un nombre impressionnant d’insectes sur moi : fourmis rouges et noires, mouches, araignées, moustiques et autres …
On me fait assoir sur le tronc d’arbre. J’ai les yeux rivés par terre, je ne veux regarder personne. La procession commence. Le prophète armé d’un bâton commence ses cris, ses gestes avec moi au centre du rite. Il grave des inscriptions par terre avec son bâton puis marque des choses sur mon corps. Juste à côté de lui son bourreau, une machette à la main, attend ses ordres. Son rite est long, du moins vécu depuis ma position de victime. Il me fait boire un mélange de gin, marijuana, sable et insectes ; continue son rite en imitant le mouvement de la machette sur ma nuque.
Pour moi c’est la fin, je n’espère qu’une chose… que la machette soit tranchante, je ne veux pas souffrir. Je veux que d’un seul coup ma tête tombe et que ce soit fini. Je ne veux pas les voir s’y prendre à plusieurs reprises pour me décapiter.
Pourtant je ne cris pas, je ne suis pas à les supplier, à leur demander de m’épargner. C’est comme si je les laissais m’emporter à la guillotine sans broncher.
Le prophète lève ma tête pour que je le regarde et me dit :
- Ta compagnie ne veut pas répondre, tu vas mourir à cause d’eux. Mais on ne va pas te tuer directement. On va te couper membre par membre jusqu’à ce que tu meures.
C’est bien la chose que je craignais le plus, qu’ils ne me tuent pas d’un seul coup mais qu’ils cherchent à me faire souffrir.
- Avant de mourir, tu ne veux pas parler une dernière fois à quelqu’un ? Tu n’as pas de femme ? D’enfants ? De famille ?
- Si, j’en ai….
- Tu ne veux pas les appeler une dernière fois ?
- Non…
J’hésite à dire oui, mais je ne vais pas faire vivre mon exécution à un proche en direct. Ça serait trop horrible, aussi bien pour moi que pour la personne au bout du fil. Pourtant j’aimerais dire à ma chérie avant de mourir combien je suis amoureux !
Je suis sommé de dire ma dernière prière ! Comme ils attendent que je prononce quelque chose à haute voix je dis :
- Je crois en Dieu et je sais que seul lui peut me sauver. Je ne pense pas être quelqu’un de foncièrement mauvais alors j’ai confiance.
Le bourreau lui tend la machette qu’il prend d’une main et de l’autre il prend mon bras pour le couper… Il s’arrête dans son élan me regarde et dit :
- Tu ne te rases pas sous les bras ??
Je suis éberlué ! Mais que vient faire cette question à ce moment-là !? Est-ce que ça change quelque chose à la manière dont je vais être tué si je me rase ou pas sous les bras ?? Je ne comprends pas. Je ne sais que répondre.
Dan vient à ce moment-là vers moi et dit :
« Ne t’inquiète pas, on ne va pas te tuer, on veut juste vous faire peur pour que fassiez pression sur votre compagnie. »
Bien que ce qu’il dise soit rassurant, ça ne me libère pas immédiatement de l’emprise de l’exécution sur moi. Tout cela était du cinéma ? Pourtant les coups que l’on a reçu deux jours plutôt étaient bien réels et on en a bien souffert.
Dans la cellule, Jan, James et Salman sont persuadés que j’ai été tué. Ils en sont bouleversés, ils pleurent comme des enfants. Ils ont peur que leur tour vienne, ils appellent toutes les personnes qu’ils connaissent pour leur apprendre la terrible nouvelle. Mais personne ne répond… Salman est le suivant sur la liste… On lui demande de se déshabiller et de faire sa prière. Deux heures plus tard, les ravisseurs reviennent mais il leur dit qu’il a besoin de plus de temps pour prier ! La mort ne le tente pas vraiment …
Ça sera une journée de plus où rien n’aura avancé… Moi je passerai le reste de la journée nu dans la jungle à me faire piquer par tous les insectes. A la tombée de la nuit, on me reconduit auprès de mes compagnons qui me croyaient bel e

