Dans la peau d’un otage dans le Delta du Niger
Vendredi 1er juin 2007
Il est 23h environ, j’attends que mon amoureuse m’appelle. Avec James, Salman, Bogdan et Yannick, on joue à
Les évènements s’accélèrent, Jan assis au bar est violement tiré de son siège, sa chemise est complètement déchirée. Le premier homme armé lui demande de le suivre puis il se dirige vers nous et demande à tout le monde de sortir. Dans la peur et la surprise, on ne réalise pas vraiment ce qui se passe et on s’exécute. Tout le monde se dirige tous vers la sortie. Le premier homme armé attrape Yannick, un français d’origine congolaise, qui se dirige vers la sortie avec nous, le jette au sol en disant : « on n’a pas besoin d’homme noir ! ». Jan, quant à lui, est conduit par le deuxième homme armé vers la sortie. Le premier homme armé nous pousse vers l’extérieur, il veut que l’on avance vite, pour ça, il a une crosse avec laquelle il donne des coups pour nous activer. Pour éviter de prendre des coups j’avance plus vite et me positionne au milieu. Salman est devant, il suit Jan (qui est conduit par le deuxième homme armée). A l’extérieur de la salle, j’ai un petit moment d’hésitation. Je regarde autour de moi. Il fait nuit, il n’y a personne dans le camp, même pas les agents de sécurité. De l’autre côté, heureusement qu’il n’y a pas d’homme de la sécurité à ce moment là, sinon on se serait retrouvé entre deux feux. Que dois-je faire ? Je pourrais courir et m’échapper. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas être enlevé. Je suis comme saoul, je n’ai plus la notion d’espace, plus d’équilibre non plus, je tremble. J’ai le corps crispé. J’ai trop peur. Je ne veux rien tenter. Tenter quelque chose serait sans doute signer immédiatement ma mort. J’exécute ce que le ravisseur demande, comme nous l’avons appris lors de notre introduction au Nigéria. Règle numéro 1 : ne rien tenter, obéir aux ravisseurs. Règle 2 : se mettre à terre lors d’un assaut, lors d’une attaque ou lors d’une tentative de libération souvent opérée par les forces nigérianes, parce que c’est dans ces moments-là que des personnes sont tuées.
Nous sommes 6 « oyibos » (blancs) à être dirigés vers la porte de sortie du camp, matraqués par les ravisseurs. On ne voit plus Jan, il doit déjà être dehors. Salman est devant, suivi par James, moi, Gérard et Bogdan. Le premier homme armé vient vers moi, me pousse pour que j’accélère le pas et me demande : « Où est la sortie !?, dis-moi où se trouve la sortie ou je te tue ! ». Complètement hébété par les évènements, je ne peux répondre et je ne veux pas sortir du camp alors il hausse le ton : « Tu ne dis rien je vais te tuer ! Où est la sortie !!?? » Pour le calmer alors que je ne sais quoi répondre ou que faire, je lève un bras devant moi, mais il prend une autre direction et me tire vers lui. On arrive dans le sas d’entrée du camp. Là, je vois le portier à terre les mains sur la tête. Je vois d’autres hommes armés et non armés gesticuler et faire des allers-retours entre le camp et l’extérieur. Tout à coup, le premier homme armé crie sur Gérard et Bogdan en fin de file et leur demande de reculer, il n’y a pas assez de place pour eux dans leur véhicule…je suis donc le dernier des quatre otages qu’ils embarquent. Au niveau de la porte, ils nous demandent de nous mettre à plat-ventre par terre, ce qu’on exécute. Puis un autre demande les téléphones portables. Je retire le mien de ma poche et le tend vers lui. James fait la même chose, mais au moment où il veut tendre son téléphone, il se prend un grand coup de crosse par un autre des ravisseurs qui pensait qu’il voulait tenter quelque chose. Il tombe à terre alors que quelqu’un lui attrape son téléphone.
Puis nous sommes conduits un par un dans une fourgonnette stationnée juste à la sortie du camp où ils nous demandent de baisser nos têtes. Jan se trouve sur la première rangée de sièges avec un des ravisseurs. Salman, James et moi sommes sur la troisième et dernière rangée de sièges. On est assit avec la tête entre les genoux, nos jambes sont tordues dans tous les sens et supportent tout le poids de notre corps. Devant nous, deux ravisseurs nous demandent sans cesse de ne pas parler et ne pas lever nos têtes. Ils agrémentent leur propos du bruit du chargement de leur arme. Un bruit qui me fait sans cesse frissonner de peur. La fourgonnette roule vite, la route est mauvaise, nous sommes secoués dans tous les sens. A un moment, j’ai le bout d’une kalachnikov devant ma tête, j’en tremble mais je ne peux rien faire. Je ne peux pas lever ma tête, je ne peux pas bouger. Avec le véhicule qui secoue dans tous les sens, j’ai peur que par accident, il appuie sur le détonateur. Mais comment est-ce que c’est la mort ? Que se passe-t-il après ? Aurais-je un dernier moyen de dire quelque chose à mes proches ou est-ce la fin ? Si c’est la fin, ça veut dire un trou noir ? Ça veut dire que je vais dormir pour toujours sans me réveiller ? Est-ce que je vais faire des rêves ? Non, non je ne veux pas penser à ça, je suis vivant et je veux le rester. Je veux penser à autre chose mais rien n’y fait, le spectre de la mort me guète.
On roule vite. Contrairement à la journée, la circulation de nuit est quasi inexistante. Rien ne ralentit la fuite.
A l’heure qu’il est, mon amoureuse doit essayer de me joindre. Mais je ne réponds pas alors elle insiste. Elle ira sans doute sur internet pour me parler par messagerie instantanée mais elle n’aura aucune réponse non plus. Mon statut restera en « absent ». Elle en conclura que je me suis endormi, c’est mieux ainsi. Je me dis…pourvu qu’elle ne soit pas prévenue tout de suite de mon enlèvement. Pourvu que l’annonce soit retardée. Mes parents doivent voyager demain matin, j’espère aussi qu’ils seront sortis avant qu’on ne les prévienne. Après, n’ayant pas de téléphone mobile, ils ne seront joignables que lundi, ça fait trois jours de délai : c’est déjà ça en moins pour eux.
Soudainement, les ravisseurs s’énervent. Ils viennent de forcer un barrage et la police nous poursuit. De notre position, on ne peut voir que la lumière des phares derrière nous et la voix des ravisseurs qui ne savent pas quoi faire. « On ouvre le feu ou pas ? » crie l’un d’entre eux. J’entends celui devant moi ouvrir une fenêtre, le son du vent est coupé lorsqu’il se positionne pour tirer sur le véhicule derrière nous.
A ce moment-là, mon cœur se remet à battre fort et je soupire d’une voix désespérée : « shit ! » (merde). Salman, collé à moi, m’entend et commence à paniquer comme si le fait d’avoir dit ce qu’il pensait doucement le faisait prendre conscience que la moindre balle tirée par les policiers était pour nous …
Après quelques hésitations, la police décide d’arrêter la poursuite…paradoxalement, c’est un grand soulagement pour nous.
Le reste du trajet sera agrémenté par leurs chants de victoire, leurs cris de joie. Ils ont réussit leur coup. Ils se sont emparés d’un butin et comptent le revendre cher. J’avais un sentiment de dégoût, leur victoire était notre désespoir, celle de nos familles, de nos proches. Si ça tourne mal, ça sera la mort d’innocents, notre mort. Pour eux ce ne sera qu’une mission ratée.
Dès notre arrivée dans notre future cellule, une petite pièce dans le coin d’une maison en dur située entre la jungle d’un coté et une route de l’autre, on est matraqué par des slogans.
Le discours du pasteur commencera par cela : « Nous ne sommes pas musulmans mais nous nous battrons jusqu’à notre mort pour nos idées. Nous sommes chrétiens, nous vivons dans la misère, sans eau, sans électricité, sans même du carburant alors que notre sous-sol est riche. Pourquoi les richesses de notre sol servent à construire Abuja (la capitale) ou à remplir les poches des ethnies du nord ? Le gouvernement nigérian est corrompu, nous sommes en guerre contre lui. Vous êtes une arme que nous voulons utiliser contre eux. Nous voulons que vous quittiez le pays pour que le gouvernement nigérian tombe une fois les aides extérieures coupées. Vous êtes complices de ce qui se passe. Nous sommes membres de
Diepreye Alamieyeseigha ancien gouverneur de l’état du Bayelsa arrêté à Londre et remis aux autorités Nigérianes en septembre 2005 pour corruption.
Alhadji Mujahid Dokubo Asari convertit a l’islam suite aux attentats du 11 septembre 2001. Ben Laden est pour lui un personnage a soutenir dans son combat contre l’impérialisme américain. Il a été emprisonné pour atteinte à la sureté de l’état et relaché en juin 2007 durant notre captivité.
Le tout est enrobé d’un discours anti-américain et anti-impérialiste glorifiant les combats de Ben Laden et Saddam Hussein, ou même idéalisant les positions de Kadhafi. Des références à un monde arabe qui est pourtant bien loin de la réalité nigériane…
Ensuite, le propriétaire des lieux qui est un prêtre sorcier et qui se dit prophète chrétien, commence une cérémonie vaudou, avec un bâton et du gin (l’alcool) de fabrication locale, censée les aider dans leur entreprise. Après quoi, on nous a ordonné de dormir. Mais bien sûr, personne n’était en état de pouvoir s’endormir, perdus dans nos pensés concernant notre sort et celui de nos familles. La nuit aura été très longue, les allées et venues des militants dans notre cellule, leur discussion à voix haute en langue ijaw, le bruit des armes qu’ils aimaient recharger, nous fera sans cesse sursauter et nous gardera en éveil toute la nuit.
La suite sera 22 longs, très longs jours à attendre notre libération. Le séjour n’a pas été agréable du tout, contrairement à ce que beaucoup de personnes peuvent penser. Je ne vais pas relater les évènements jour par jour mais faire un retour sur les faits les plus marquants.
Les 2 premiers jours ont été les journées où l’on a eu pratiquement aucune pression des militants mais bien sûr, on avait le souci constant de l’incertitude liée à notre sort…qu’allons-nous subir ? Qu’allons-nous devenir ? Quand et comment tout ça va finir…
Samedi 9 juin 2007
On entre maintenant dans la 2eme semaine de détention. C’est mon anniversaire. Une semaine avant, James m’avait souhaité de pouvoir le fêter avec mon amoureuse, mais le temps est passé et on en est toujours au même point…
Notre moral est très bas avec les faux espoirs des 3 derniers jours. La promesse financière faite par le négociateur n’est pas tenue. Les militants sont très énervés. Ils n’acceptent pas d’être humiliés de la sorte, que l’on joue avec eux de cette manière.
Nous sommes assis par terre, dépités, avec la peur au ventre qui ne cesse de monter.
Le prophète, suivit par 2 de ses sbires, entre dans notre « cellule » en hurlant :
- Your compagny is jocking with us ! They fucked up ! They don’t care about you. You don’t have any value for them. Your company doesn’t want to comply, I’ll kill you!! I cut off your head !!!
Un sachet d’eau à la main, il marche dans la pièce en criant les mêmes paroles sans cesse. Il s’arrête devant James, lui vide le sachet d’eau sur la tête.
- Toi tu seras le premier exécuté !
Il demande à un de ses sbires un autre sachet, s’avance vers moi, le vide sur ma tête en disant
- et toi tu seras le second !
Il passe un rapide coup d’œil dans la pièce…ne trouve rien. 2 kalachnikovs étaient jusqu’à hier en permanences dans la pièce aux mains de nos geôliers. Mais depuis hier, les 2 armes ont disparu, quelqu’un les a enlevées de la pièce. Peut-être craignaient-ils que l’un de nous s’en serve contre eux lorsqu’ils s’absenteraient de la pièce, ou bien peut-être qu’ils en avaient besoin ailleurs ? Je ne sais pas…mais c’est rassurant de ne plus les avoir à nos côtés, de ne plus entendre le bruit du chargement des armes qui les amuse tant et qui nous fait sursauter à coup sûr.
- Give me a gun ! crie-t-il en s’adressant à son sbire.
Celui-ci ne sait quoi faire.
- Give me a gun now !!
Aucun de ses sbires ne réagit. Il sort alors précipitamment. On l’entend crier et chercher partout. Ne trouvant pas d’arme, il demande où se trouve la machette, mais personne ne lui répond non plus. A ce moment-là, il se trouve derrière la porte qui donne sur l’extérieur. Il est en furie, il crie, hurle, insulte tout le monde. Effrayés, nous nous demandons ce qui va se passer pour nous. Un grand coup retentit alors contre la porte. Le verrou saute, la porte s’ouvre en grand. Le prophète entre dans la pièce comme un animal enragé. Et un par un, il commence à nous donner des coups de poings, des baffes, des gifles. Aucun des autres militants ne réagit, aucun ne l’empêche de nous battre. Tous le regardent faire. Même le chef du commando qui nous avait promis et jurer qu’aucun mal ne nous serait fait, qu’il serait là pour nous défendre. Mais il ne bronchera pas. Après tout, pourquoi croire sa promesse alors que se sont des crapules.
Jan est avec le commandant, ils essayent de contacter la société. Mais les appels n’aboutissent pas. Personne ne répond, la réception est très mauvaise, les coupures sont incessantes. Tout ça n’arrange en rien la nervosité de ce fou qui s’acharne sur nous. Bien sûr, chacun de nous serait assez fort pour répondre à ses coups, il n’est pas bien costaud, mais les autres peuvent nous tomber dessus et là, la situation risquerait de mal tourner. Alors on est obligé de se laisser faire ; on se laisse battre, impuissants. Alors il continue encore et encore.
Il nous demande ensuite de nous déshabiller, Salman, James et moi. Jan, quant à lui, est toujours en train d’essayer de joindre quelqu’un de la compagnie. On n’est tous les trois plus qu’en caleçon…les coups font alors plus mal. Comme si ce n’était pas suffisant, il se met à nous mettre des coups de pieds alors qu’on est à terre. Il prend deux têtes, les entrechoquent, les cognent contre un mur de briques, donne des coups de poings, des coups de pieds.
A un moment donné, il vient vers moi pour me donner des coups ; et au même moment, il se met à crier :
- I want my money !! I want my money !! Why your company doesn’t want to comply ?
- What can I do ? Répond-je
- Shut off !!!
- What can we do if the company doesn’t want to comply; we are doing our best to speak with them, continue-je.
- Close your fucking mouth !!! Me répond-t-il.
Et là il se met à me rouer la tête de coups de poings…j’aurais mieux fait de me taire…
Dans un coin de la pièce, il aperçoit une canne en bois, la prend et s’en sert pour mieux nous battre. Je ne pense pas que l’un de nous ait pris un coup de canne sur la tête, mais les coups sur le corps, le dos, les bras et les jambes, sont très douloureux.
Cette séance de tabassage a dû durer 2 heures environ. On était a bout de souffle. Les militants en avaient marre de ne pas pouvoir joindre la société. Au final, ils nous ont demandé de ne plus parler et de dormir. Ils sont sortis de la pièce et nous ont laissé seuls pour la journée. Le bilan…James a eu un tympan éclaté, il n’a plus entendu de l’oreille droite pendant cinq jours. Jan a pris un très mauvais coup sur le visage et son œil gauche a été touché, il ne voyait pratiquement rien pendant deux jours. Salman a eu un orteil cassé et moi j’ai eu des nausées toute la journée en particulier après un certain coup de pied dans le ventre.
J’avais en moi un esprit de revanche contre le prophète. Je voulais le battre comme il nous avait battus, le faire souffrir, peut-être même le tuer. Je ne comprenais pas la raison de ce châtiment alors que nous n’étions coupables de rien. J’avais une hargne terrible contre lui. Au fil de la journée, j’essayais de me résonner ; et en fin d’après-midi, j’avais réussi à ne plus vouloir le voir souffrir ni mort, ça aurait été trop simple et stupide de réagir comme lui. Ce que je veux maintenant c’est qu’il paye en étant emprisonné pour un moment.
Après cet épisode-là, notre moral est descendu au plus bas. Mais que fait la compagnie, pourquoi ne répondent-ils pas ? Nous pensons désormais tous à une même chose, nous enfuir, tenter de s’évader. Mais nous sommes réalistes, une fois dehors, que pouvons-nous faire ? Où devons-nous aller ? Comment ? Ils nous rattraperons sans doute rapidement…Ou alors, on peut même tomber aux mains d’un autre groupe. Bref, aucune solution n’est dans la fuite, nous devons rester et attendre.
Comme dirait James, ça a été le pire jour de ma vie…
Dimanche 10 juin
Les appels n’aboutissent pas. Personne ne veut répondre à nos appels, les militants s’énervent de plus en plus.
Pour le commandant, la situation est critique.
- « This is not a game, this is not a joke. You guys have to understand that we are not playing, you have to press the company if you don’t want to die. »
On arrive enfin à joindre quelqu’un ! Au bout du fil, le négociateur nigérian nous fait bien comprendre qu’il n’a pas de temps à nous consacrer. Il doit se rendre à l’église alors il éteint son téléphone mobile !
Pendant ce temps, on vivra le plus horrible jour de notre vie. Le prophète tentera de jouer au docteur. Il a trouvé une seringue dans laquelle il a injecté une poudre légèrement grisâtre avec entre autre de la cocaïne et du « gin local ». Son jeu va être de nous piquer avec. James et moi sommes pris à part. James a terriblement peur du produit qui pourrait peut-être le tuer … moi j’ai terriblement peur de la seringue qui peut être contaminée par le virus du sida… Au final il arrêtera l’aiguille juste collé à la peau sans l’enfoncer…
On en peut plus d’être sous pression systématiquement. On a tellement peur d’être torturé que l’on cache tout élément qui peut être utilisé à cet effet…la canne, des lames de rasoir, une autre seringue, un couteau … Même en ayant caché tout ça, que va trouver le prophète la prochaine fois ? C’est un malade, il nous fait vraiment flipper …
Lundi 11 juin 2007
On arrive au 10e jour de captivité et rien n’a bougé, au contraire les militants sont pris à la rigolade. Personne de la compagnie ne veut répondre, tous les appels sont redirigés vers le négociateur nigérian qui répond de temps à autre…
Trop c’est trop pour eux, il faut qu’ils soient pris au sérieux et pour cela, il faut qu’ils envoient un message fort à la compagnie. L’affaire va être simple pour eux : il faut exécuter une personne. Ils sont trop énervés d’attendre et de ne pouvoir contrôler la situation alors qu’ils détiennent des vies humaines entre leurs mains. C’est le ras-le-bol pour tous, même Dan et Small-Pot sont en furie. Le prophète apparaît alors aux barreaux de la fenêtre avec une machette à la main.
Les évènements s’accélèrent. Tout le monde gesticule dans tous les sens.
- On en exécute un !
Small-Pot donne des ordres pour procéder à l’exécution. On est stupéfait de son changement de ton. Small-Pot…le même qui nous a toujours protégé. C’est lui qui nous avait apporté un jeu d’échecs ainsi que des jeux de cartes. D’accord, c’était des jeux de carte nigérians, il n’y avait ni roi ni reine ni valet, mais on avait été inventif et on avait pu profiter de ces jeux pour tuer des heures et des heures d’attente. C’est lui qui s’était engueulé avec tout le groupe parce que l’on avait été battu deux jours avant. C’est lui toujours qui hier encore, alors qu’il avait appris que l’on nous avait menacé avec des seringues usagés, était allé nous acheter des bananes, des Tucs, des jus de pomme et des cacahuètes pour nous changer les idées. Lui, ce Small-Pot là, avec un air décidé et froid, me désigne pour être le premier exécuté.
- Toi reste ici, les autres, entrez dans la salle de bain.
A ce moment-là, j’avais tout mon corps qui se vidait, comme si je n’avais plus de membre. Je le regardais en pensant au châtiment qui m’attendait. Mais pourquoi réagit-il comme ça, prêt à tuer pour quelques Naïras (monnaie nigériane). En fait, j’oublie trop facilement que derrière ce petit surnom se cache un monstre, un assassin, un criminel qui a tué tellement de gens qu’il ne peut les compter, comme il s’en vante souvent avec un air qu’il dit être du regret. Pour sa petite histoire, il est né au Cameroun. Il est de parents nigérians et il est fier de son père qui a eu plusieurs femmes et une cinquantaine d’enfants. Il traine un lourd passé au Sierra-Léone où il a été enfant-soldat. Il a participé aux pires horreurs en tant qu’acteur et spectateur. Il n’est pas marié mais vie avec sa copine. Il n’a pas d’enfant, enfin il n’en a plus. Son fils de 7 ans a été tué sans raison par quelqu’un au Nigéria. Sa colère a été si grande qu’il s’est vengé contre l’assassin de son fils, mais aussi contre ses frères, sœurs et parents. Il les a tous tués. Maintenant il a un conflit intérieur, tout son passé lui pèse. Il est catholique et veut revenir à Dieu comme il dit, tout faire pour se faire pardonner. Comme il nous a dit à plusieurs reprises : « Dans ma vie, j’ai tué énormément de gens », il ajoutait tout le temps « mais jamais d’homme blanc » comme pour nous rassurer !; « et je ferai tout mon possible pour qu’il ne vous arrive rien. » Les paroles sont simples à dire, mais dans les faits c’est tout autre chose ! Contrairement à ce que l’on a voulu croire, Small-Pot n’a pas tant changé que ça. Il tue toujours aussi facilement.
C’est bien lui qui dirige l’exécution aujourd’hui.
Il me regarde dans les yeux avec son air froid et terrible ; et m’ordonne de me déshabiller.
Je ne comprends pas, s’ils veulent me tuer, pourquoi me déshabiller ?! Je le regarde hébété, ne comprenant pas la logique. Il me crie plusieurs fois d’ôter mes vêtements. Ne me voyant pas réagir, il vient vers moi, défait ma ceinture et me demande de me déshabiller en me menaçant. J’exécute, j’enlève tous mes vêtements et garde mon caleçon. Je suis ensuite sommé de faire ma dernière prière. Jan est appelé à se mettre derrière moi et à prier pour moi avant mon exécution. A peine derrière mon dos, Jan approche sa tête de mon oreille et me dit :
- Massoud comment je fais pour prier je ne sais pas…
- Bon Jan, vu la situation ; je ne pense pas que ça ait de l’importance. Fais et dis ce que tu veux, je ne sais pas, mais là, tout est perdu …
Ma prière est terminée. Ils m’enroulent dans un drap, je ne vois plus rien, juste de la lumière. J’ai le cœur qui bas fort et j’ai du mal à respirer à travers le drap. J’ai peur de la suite, je ne sais comment réagir.
Ils décident de me porter dehors. Toute mes pensés ne sont plus que lié à la mort. Je me rappelle que chez les musulmans, un mort est simplement enroulé dans un tissu blanc, pas de cercueil ou autre. Est-ce qu’une fois qu’ils m’auront tué, ils me remettront dans ce drap ? Est-ce qu’ils vont rendre mon corps ? Je me pose tout un tas de questions et j’ai le cœur qui bat de plus en plus fort. Je pense à mon amoureuse, à ma famille. Comment vont-ils apprendre ma mort, comment vont-il le supporter ?
A 4 ou 5, ils me transportent dehors en marchant dans l’eau et dans la jungle pendant 300m avant de me déposer par terre et me libérer du drap. Je suis conduit dans une petite place qui fait penser à un lieu pour les rites vaudou. Au centre de cette place, un tronc d’arbre ; à côté, des bouteilles vides de gin et de Fanta. Je suis dans la jungle que depuis quelques minutes, mais j’ai déjà un nombre impressionnant d’insectes sur moi : fourmis rouges et noires, mouches, araignées, moustiques et autres …
On me fait assoir sur le tronc d’arbre. J’ai les yeux rivés par terre, je ne veux regarder personne. La procession commence. Le prophète armé d’un bâton commence ses cris, ses gestes avec moi au centre du rite. Il grave des inscriptions par terre avec son bâton puis marque des choses sur mon corps. Juste à côté de lui son bourreau, une machette à la main, attend ses ordres. Son rite est long, du moins vécu depuis ma position de victime. Il me fait boire un mélange de gin, marijuana, sable et insectes ; continue son rite en imitant le mouvement de la machette sur ma nuque.
Pour moi c’est la fin, je n’espère qu’une chose… que la machette soit tranchante, je ne veux pas souffrir. Je veux que d’un seul coup ma tête tombe et que ce soit fini. Je ne veux pas les voir s’y prendre à plusieurs reprises pour me décapiter.
Pourtant je ne cris pas, je ne suis pas à les supplier, à leur demander de m’épargner. C’est comme si je les laissais m’emporter à la guillotine sans broncher.
Le prophète lève ma tête pour que je le regarde et me dit :
- Ta compagnie ne veut pas répondre, tu vas mourir à cause d’eux. Mais on ne va pas te tuer directement. On va te couper membre par membre jusqu’à ce que tu meures.
C’est bien la chose que je craignais le plus, qu’ils ne me tuent pas d’un seul coup mais qu’ils cherchent à me faire souffrir.
- Avant de mourir, tu ne veux pas parler une dernière fois à quelqu’un ? Tu n’as pas de femme ? D’enfants ? De famille ?
- Si, j’en ai….
- Tu ne veux pas les appeler une dernière fois ?
- Non…
J’hésite à dire oui, mais je ne vais pas faire vivre mon exécution à un proche en direct. Ça serait trop horrible, aussi bien pour moi que pour la personne au bout du fil. Pourtant j’aimerais dire à ma chérie avant de mourir combien je suis amoureux !
Je suis sommé de dire ma dernière prière ! Comme ils attendent que je prononce quelque chose à haute voix je dis :
- Je crois en Dieu et je sais que seul lui peut me sauver. Je ne pense pas être quelqu’un de foncièrement mauvais alors j’ai confiance.
Le bourreau lui tend la machette qu’il prend d’une main et de l’autre il prend mon bras pour le couper… Il s’arrête dans son élan me regarde et dit :
- Tu ne te rases pas sous les bras ??
Je suis éberlué ! Mais que vient faire cette question à ce moment-là !? Est-ce que ça change quelque chose à la manière dont je vais être tué si je me rase ou pas sous les bras ?? Je ne comprends pas. Je ne sais que répondre.
Dan vient à ce moment-là vers moi et dit :
« Ne t’inquiète pas, on ne va pas te tuer, on veut juste vous faire peur pour que fassiez pression sur votre compagnie. »
Bien que ce qu’il dise soit rassurant, ça ne me libère pas immédiatement de l’emprise de l’exécution sur moi. Tout cela était du cinéma ? Pourtant les coups que l’on a reçu deux jours plutôt étaient bien réels et on en a bien souffert.
Dans la cellule, Jan, James et Salman sont persuadés que j’ai été tué. Ils en sont bouleversés, ils pleurent comme des enfants. Ils ont peur que leur tour vienne, ils appellent toutes les personnes qu’ils connaissent pour leur apprendre la terrible nouvelle. Mais personne ne répond… Salman est le suivant sur la liste… On lui demande de se déshabiller et de faire sa prière. Deux heures plus tard, les ravisseurs reviennent mais il leur dit qu’il a besoin de plus de temps pour prier ! La mort ne le tente pas vraiment …
Ça sera une journée de plus où rien n’aura avancé… Moi je passerai le reste de la journée nu dans la jungle à me faire piquer par tous les insectes. A la tombée de la nuit, on me reconduit auprès de mes compagnons qui me croyaient bel et bien mort. Quelle surprise ils ont eu de me voir entrer dans la cellule ! Leur regard était comme celui des enfants qui croient voir le père Noël, des yeux brillants, un visage joyeux…ça m’a vraiment touché de les voir ainsi.
Mais comment vont réagir les gens qui auront appris que j’ai été tué ? Vont-ils dire la nouvelle à ma chérie, à ma famille ? Ça serait un désastre ! Pourvu que rien ne soit dit. Pourvu qu’ils n’y croient pas et ne disent rien à personne. Qu’ils attendent d’être certain de la chose avant toute annonce…sinon, s’ils apprennent ma mort à ma chérie, j’espère qu’elle se souviendra de ce que je dis souvent : « tant qu’une chose n’est pas effective, elle n’est pas vraie, une parole ne prouve rien … »
Pour le troisième jour consécutif, James dit que finalement, c’est aujourd’hui le pire jour de sa vie.
Les jours qui suivront seront fait d’attente, d’espérance, de déception, d’incompréhension et de peur… Sommes-nous totalement oubliés ? Quelqu’un dans la compagnie se soucie-t-il de nous ? Combien de temps va-t-on encore rester prisonnier ?
Un matin, Small-Pot entre tout content dans la pièce, son piège dans la jungle a attrapé une bête. Il est fier de sa prise car il est persuadé que l’on ne connait pas l’animal.
- ça c’est un rat ! crie-t-on.
- et bien non, ce n’est pas un rat !
- si si, c’est un rat !!!
- non ….
- un hamster, un raton-laveur … ?
- No… it’s a bush rabbit!
- Bush rabbit, bush rabbit, ton truc ressemble plus à un rat, regarde la queue, la tête, les dents, la peau …
- Non non, on appelle ça un lapin de la jungle ici !
- Certes mais pour nous, c’est un rat….
- En avez-vous déjà goutez !? Non !? Jamais ? je vais vous le préparer pour midi, vous allez voir, c’est excellent ! It’s so sweet !
Deux heures après, la bête est dépecée, nettoyée, préparée. Il entre dans la pièce et nous apporte son « bush rabbit pepper soup » (soupe poivré au lapin de la jungle). Quoiqu’il en soit, je n’y toucherai pas même si je n’ai pas mangé depuis 2 jours ! Salman en aurait bien gouté s’il n’avait pas vu que c’était du rat. James en goûtera juste une fois pour pouvoir le dire à sa mère. Jan, quant à lui, se fera plaisir en mangeant une cuisse.
Plus tard dans la journée, Jan me dira : « Tu sais son bush rabbit, ça n’était rien de plus ou de moins qu’un rat, mais c’était excellent ! »
Quelques jours plus tard il reviendra avec une bête de la même taille mais vraiment étrange…une sorte de chien ou de loup avec un petit groin pointu, mais cette fois-ci, tout le monde a insisté pour qu’il ne nous le prépare pas !
22e jour de captivité…
La dernière journée aura été la plus longue de toutes les journées, en partie parce que l’on avait plus la notion de temps. Un des militants avait pris la montre de James quelques jours avant et un autre celle de Jan. Et comme par le plus grand des hasards, ce jour-là, la pendule dans la pièce s’est arrêtée de fonctionner à 9h12 du matin. Sieste, jeux d’échecs, jeux de cartes, discussions auront agrémenté ce jour là comme les autres. En fin d’après-midi, sans doute aux environs de 17h30, j’en ai marre de jouer aux cartes. « C’est ma dernière partie les gars ! » On aura juste le temps de finir que Small-Pot et le Commandant débarquent violemment dans la cellule.
Small-Pot dit :
- Votre compagnie a encore foiré ! Allez, levez-vous ! Levez-vous tout-de-suite ! Toi Jan, viens vers moi ! Viens !
La peur et l’incertitude est à son comble, mais que va-t-il se passer ? Que nous réservent-ils ?
Il dit a Jan : « Serre-moi la main, vous êtes libres…Je te dis serre-moi la main, vous êtes libres ! »
On en a marre des hauts et des bas, on n’y croit pas. Plusieurs fois déjà, on a eu cette fausse joie.
- Je vous dis que vous êtes libres. Préparez-vous, vous allez partir. Chaussez-vous et ne prenez rien avec vous. On va d’ailleurs vous fouiller minutieusement avant de vous laisser partir.
Je n’en crois pas mes oreilles. J’ai un moment de flottement, je ne tiens plus sur mes jambes tellement je suis content mais je ne veux pas non plus avoir une fausse joie alors je veux attendre de ne plus rien avoir à faire à eux pour être sûr de la libération. J’ai la tête qui tourne, je me sens renaître, le spectre de la mort s’éloigne …
On est minutieusement fouillé, on nous bande les yeux et on nous fait monter dans un véhicule. Le chauffeur conduit vite et la route serpente beaucoup. Après 20 min, il nous autorise à ôter les bandeaux de nos yeux. On découvre qu’il n’y a que nous, les quatre otages, et le chauffeur, Big Ogga. On arrive à une station service, Big Ogga gare le véhicule comme s’il devait faire le plein. Quelques minutes après, des agents de police arrivent vers le véhicule. Big Ogga leur adresse la parole :
- Voilà vos quatre hommes sains et saufs.
- Combien sont-ils ? Quatre c’est bien ça ? Il n’y en a pas d’autres ?
- Non ils étaient quatre, les voilà.
Puis l’agent nigérian nous demande à chacun notre identité, puis confirme :
- C’est bien eux, ça va.
Il remercie Big Ogga qui quitte la station service avec un autre véhicule sans n’être soucié de rien… Nous somme hallucinés de la transaction. De manière si simple, le chef du gang qui serre la main du policier…quelle mascarade ! On ne saura jamais les liens entre les militants et les autorités nigérianes qui ont négocié …
Arrivés dans la nuit au bureau des services de sécurité nigériane, on peut enfin appeler nos proches. Mon premier coup de fil est allé à mon amoureuse bien sûr :
- Ma chérie, ça y est, tout est fini…
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Retrouvaille avec mon amoureuse au Bourget … Merci à Jérôme pour la vidéo… c’est mieux que rien … je n’en rajoute pas …
Le négociateur nigérian
Heureusement pour lui qu’il n’était pas en face de nous durant les négociations, sinon, on lui serait tous tombé dessus! Pour résumer son rôle, on dira qu’il a été incompétent et irresponsable. Cette histoire dont il était en charge devait l’ennuyer plus qu’autre chose. On se demandait à plusieurs reprises de quel coté il était. Vu son attitude, c’était sûr qu’il n’était pas employé de la compagnie. Pour ne citer que quelques faits de son best of, on mentionnera ses horaires de fonctionnaire nigérian. Il n’était joignable que pendant les heures de bureau. Son coup « je vais à l’église alors je ne peux vous répondre » a été désastreux pour nous. Une autre fois, il a conseillé aux militants de demander trois ou quatre fois plus le montant de la rançon pour au final obtenir ce qu’ils souhaitaient. On craignait tout le temps qu’il profite de la transaction pour se faire une marge sur nos vies. Autant dire que pour nous, il jouait avec nos vies et qu’on n’avait aucune confiance en lui. On ne voulait pas avoir à faire à lui.
Commandant
C’est le chef, c’est lui qui a dirigé l’opération commando, c’est le premier homme armé qui est entré dans la salle.
Il se dit chrétien, marié avec des enfants. Il dit vivre à Abuja, la capitale nigériane. Il ne comprend pas pourquoi lui, ayant été éduqué selon les normes nigérianes de formation, ne trouve pas de travail. Il est possible qu’il ait fait partie des enfants-soldats au Sierra Léone.
A un moment donné, il a négocié en solo. Ca n’a pas du tout plu aux autres de la bande qui ont cru qu’il voulait les rouler. Un soir, alors qu’ils devaient recevoir la rançon et qu’il avait prévu de rentrer chez lui à Abuja, une violente dispute a éclaté. La rançon n’a pas été délivrée et il se trouve que c’était Commandant qui était censé la réceptionner. Il fût soupçonné de l’avoir volée. Du coup, le prophète et Small-Pot se sont battu avec lui. Nous nous sommes retrouvés au milieu de cette bagarre et avons eu peur d’y être mêlés. Heureusement, ils sont allés régler leur compte dehors. A l’attitude et aux propos de Small-Pot, on a cru qu’ils l’avait tué…on ne l’a pas revu durant 5 jours.
Commandant aussi a un complexe vis-à-vis de l’homme blanc. Et oui, pour eux, même Salman qui est pakistanais et moi qui suis d’origine afghane, sommes des « oyibos ».
Commandant rêve d’avoir des membres de sa famille qui soient blancs. Il a eu une aventure avec une femme blanche qu’il a rencontrée dans un bar à Abuja il y a quelques années. Il était aux anges de savoir qu’il allait avoir des enfants blancs. Le rêve s’est vite effondré quand il a su qu’en fait il s’agissait d’une prostituée. Il a proposé plusieurs fois à Salman d’épouser sa sœur pour qu’il puisse avoir des neveux blancs !!
Dans les premiers jours, il nous a demandé si l’on priait pour être libéré. James ne sachant quoi répondre, lui a dit cette simple phrase : « oui je pense que je parle à quelqu’un … ». Cette réponse l’a mis hors de lui. « Comment ça tu parles à quelqu’un !! Je te pose une question claire et tu me réponds que tu parles à quelqu’un !! Tu penses que Dieu est quelqu’un !! Quel manque de respect ! Si on doit tuer quelqu’un on commencera par toi pour ces paroles. » Nous avons ramé pour essayer de calmer la situation et lui expliquer qu’en Europe, on utilisait ce terme pour parler de Dieu, que ce n’est pas un manque de respect ou autre, que c’est communément utilisé dans les églises etc … mais rien n’y a fait, il parti en colère et rappela cette réponse d’infidèle tout au long de la captivité.
Bien qu’il n’ait rien fait pour arrêter le prophète de nous battre, le lendemain du tabassage, il dit naturellement qu’il n’avait pas le droit de nous battre parce que l’on n’était ni sa femme ni ses enfants …
Le Prophète alias « Docteur Evil »
Son vrai prénom est Alfred, sans doute un ancien de l’armée nigériane. Il n’a pas participé directement à l’attaque du camp, du moins je ne l’ai pas vu. C’est lui que l’on craignait le plus. C’est d’ailleurs lui qui nous a battus, qui a voulu nous injecter un mélange de gin et de poudre à raser avec une seringue usagée et qui était au centre de l’exécution.
On était retenu dans une pièce de sa maison. De l’autre coté de notre cellule vivait sa famille comme si de rien n’était. Il avait des enfants, on pouvait entendre leurs cris.
Bizarrement, l’avant-dernier jour de notre captivité, sa fille est entrée dans notre cellule avec lui pour prendre le lecteur de CD vidéo. Le soir, se fût au tour de sa femme d’entrer pour nous apporter à manger. Ce fait assez étrange que l’on puisse voir et être vus par sa fille et sa femme était un peu rassurant pour nous, c’était un changement inattendu. Jusque là, personne ne devait savoir que nous étions prisonniers.
Dès qu’il entrait dans la cellule, on se demandait ce qu’il nous réservait, on en tremblait.
On pense qu’il était schizophrène. Si vous voulez l’imager, il avait trait pour trait la physionomie et le caractère de Gulum dans « Le Seigneur des Anneaux ». Il pouvait entrer dans la pièce et nous menacer de mort, vouloir nous tabasser, puis sortir 5 min et revenir en étant tout sympathique. Il passait plusieurs fois dans la nuit voir si l’on dormait. Parfois, il venait s’asseoir à coté de nous pour méditer ou dormir avec nous. Se lever en pleine nuit et tomber sur son regard dans l’obscurité était vraiment effrayant ! On avait l’impression comme disait James qu’il était là à attendre pour boire notre sang. Son sommeil était parfois agité…il expliquait ça en disant qu’il se battait contre des démons… En tout cas, les résultats de ses méditations lui disaient toujours que l’on ne priait pas assez pour être libérés.
De temps à autre, on pouvait l’entendre s’énerver ou battre des personnes dans la maison…sans doute ses enfants ou sa femme. J’en tremblais pour eux, je me disais qu’il allait les tuer.
De gauche à droite: moi même, james, Salman et Jan le soir de notre libération.
Appyl
L’un des plus jeunes du groupe. On ne sait pas grand-chose de lui. On a appris son prénom en l’ayant entendu un peu par hasard. C’était quelqu’un de très méfiant qui avait peur qu’on lui jette un sort. Une fois, j’ai secoué ma tête dans sa direction et il a cru que je lui jetais un sort. J’ai eu très peur. Appyl est un ancien enfant-soldat du Sierra-Leone. Il a apparemment voyagé en Lybie où il a reçu un entraînement militaire…mais il n’en dira pas plus. Il a une vision très tranchée des blancs et des noirs. Pour lui, ils ne doivent avoir aucun échange, les blancs représentent le mal.
Le jour de l’exécution, alors qu’il me surveillait dans la jungle, il m’a dit :
- Si tu veux essayer de t’échapper, vas-y ! Je te rattraperai très facilement. On prend un pari !?
- Non c’est bon, je ne suis pas fou, tout nu au milieu de la jungle, où veux-tu que j’aille ? En plus, vu la densité de la jungle, je ne ferai pas 10m sans me faire rattraper. Je me sens plus en sécurité là à être prisonnier que fugitif dans la jungle.
Peut-être que ça lui aurait fait plaisir de faire une chasse à l’homme mais moi, ça ne m’enthousiasma pas du tout. D’ailleurs après ça, il me laissa 20 min tout seul pendant lesquels je n’ai pas bronché.
Il fume très souvent de la marijuana et boit énormément de gin. Un soir où il était complètement drogué, il entra dans la cellule avec une machette nous menaçant de nous tuer si on ne lui donnait pas les coordonnées d’un manager de la compagnie qui devait être à Lagos. Personne n’avait rien à lui dire parce que l’on ne connaissait pas la personne dont il parlait. Il commença donc à s’énerver et ça prenait une très mauvaise tournure. Heureusement pour nous, ce soir là, le chef du gang est entré dans la pièce. Il a immédiatement caché la machette et est parti. Nous n’en avons parlé à personne.
Big Oga, le chef
Tout le monde était à ses ordres. Il avait une prestance de chef et contrôlait tout, enfin presque. C’est celui qui était le plus terre-à-terre dans les demandes de rançon. Et c’est lui aussi qui était le plus conscient que nous étions avant tout une monnaie de change, et que par conséquent, on devait être bien traité. C’est lui qui a fini par stopper le prophète lorsqu’il nous a tabassés.
C’est principalement en sa présence que l’on contactait notre société pour négocier. C’est lui aussi qui fût le chauffeur du véhicule qui nous a remis à la police nigériane. Sur le trajet, il nous a demandé de ne pas parler des mauvais traitements qu’on avait subis. « Bien entendu, lui a-t-on répondu, c’est oublié, le principal c’est qu’on soit libéré. »…
Fait hallucinant : il retrouva la police nigériane à la frontière entre l’état de Bayesla et l’état de Rivers (1h30 de route de Port-Harcourt) sans s’inquiéter aucunement d’être arrêté.
- Bonjour, voilà je vous remets vos hommes.
- Sont-ils tous là ? combien sont-ils ?
- Ils sont tous là oui, les 4.
- Pourriez-vous me donner vos noms ? dit-il en nous regardant.
- Voilà, bon, je vais y aller, au revoir…
Et il parti sous nos regards ébahis, si simplement. Même pas inquiété ! Quelle corruption !! Qui est impliqué dans tout ça ? Ou plutôt qui ne l’est pas ? Bien que l’on n’ait pas le choix, peut-on vraiment faire confiance à ce qui se passe ? Où va-t-on aller ?
Small-Pot, Black-Pot
C’est la personne qui a le plus sympathisé avec nous.
Il est plein d’aprioris…les blancs sont tous riches, intelligents et beaux, tous les pauvres sont noirs. Il croit qu’en Europe, on applique un apartheid, que les noirs sont considérés comme des sous-hommes. Il ne peut pas croire qu’il y ait du chômage en Europe, qu’il n’est pas si facile de trouver du travail. Il trouve étrange que l’on ait à payer l’électricité et l’eau en Europe. « Ici, dit-il, si on recevait une sommation de payer, on irait directement dynamiter le bureau qui en a fait la demande ! »
Daniel alias Dan ou KeleKele
Après Small-Pot, c’est lui qui a été le plus sympathique avec nous. Il est jeune, 22/25 ans, et est étudiant en comptabilité ! Il a fait parti du groupe qui est entré dans le camp pour nous enlever. C’est lui qui a réussi à leurrer le gardien et lui faire ouvrir la porte. Il est le 2e homme armé qui est entré dans la salle et qui à immédiatement emmener Jan dans la fourgonnette. Il était de la partie lors de l’exécution, ce qui m’avait surpris et fait encore plus peur à la fois. Il n’avait pas de pouvoir sur les autres, il était au contraire aux ordres de Small-Pot ou du commandant.
Il était en outre celui qui, avec Small-Pot, savait cuisiner quelque chose de potable, c’est-à-dire des pâtes avec du piment.
La faim
Excepté les deux premiers jours, on a sentit la faim durant toute la détention. On n’a jamais eu a mangé plus d’une fois par jour. Au début, on mangeait des plats rapportés du « Mister Big », le fastfood local. Il s’agissait de riz accompagné de poulet, le tout épicé à la nigériane. Puis avec le temps, ça a commencé à changer. Certains jours, on ne nous donnait rien à manger. D’autres jours, on se partageait 2 boites de sardines avec des tranches de pain de mie. Parfois, une assiette de pâtes pour nous 4, des pâtes très mal bouillies, presque de la purée ; avec des piments pour accompagnement. Etait-ce bon ? Non bien sûr, mais à peine le plat était posé devant nous que nous nous jetions dessus pour le dévorer tellement on avait faim.
Je ne reviens pas sur le « bush rabbit »de Small-Pot. A d’autres occasions, il nous rapporta aussi des friandises comme il disait…des brochettes d’escargots, de gros vers blancs et autres insectes, le tout toujours très pimenté. Excepté Jan qui a gouté aux escargots, Small-Pot a dû tout finir, et ceci, malgré notre grande faim.
L’eau
Etrangement, on a toujours eu de l’eau minérale en bouteille à boire. D’ailleurs, ils insistaient bien pour que l’on ne boive que cette eau-là sinon, disaient-ils constamment, on pourrait en mourir.
Par contre, l’eau pour se laver manquait très souvent. 5 ou 6 fois, on nous laissa utiliser le robinet. Le reste du temps, ils la coupaient ou bien c’était la distribution qui était coupée. Du coup, il fallait se partager 4/5 litres d’eau à quatre…pour prendre une douche – on n’était pas beaucoup plus propre mais ça rafraichit. Ils nous apportaient l’eau dans des jerricanes de
La cellule
La cellule faisait partie d’une maison bâtie en dur, donnant d’un côté sur une route, de l’autre sur la jungle. C’était une petite pièce de 16m² environ, incluant une petite salle de bain + toilettes non terminés. Dans la pièce, un matelas pour deux personnes dans un coin. A l’opposé, une petite télé posée sur une moquette extrêmement sale ; avec juste à côté plusieurs piles de CD, vidéos en vrac, ainsi qu’un lecteur de DVD. Au-dessus, un climatiseur que l’on a pu utiliser lorsqu’il y avait de l’électricité.
Cette pièce comportait deux portes, une qui donnait sur l’extérieur et une autre à l’intérieur de la maison. Il y avait en outre deux petites fenêtres qui donnaient sur un marécage dans la jungle. Bien sûr, il nous était interdit de regarder à travers les barreaux.
Le temps
Le temps, un total de 22 jours et 22 nuits…c’est long, très long !
Surtout lorsque qu’on se demande à chaque instant ce qui va nous arriver, que l’on imagine les pires choses. On était levé tous les jours entre 6h30 et 7h du matin. Pour quoi faire ? Rien ! Attendre, essayer d’appeler des gens pour les convaincre de payer pour nous libérer.
Bien sûr, on se soutenait les uns les autres et on stoppait toute spéculation qui allait trop loin concernant notre sort.
Mon temps, je l’ai passé à penser aux bons moments de ma vie, à mon amoureuse, ma famille, mes amis. Je me demandais comment mes proches allaient être soutenus, comment ils vivaient cet évènement. J’espérais qu’ils ne perdent pas espoir, qu’ils ne se laissent pas aller. Vivre les malheurs à l’avance, c’est les vivre deux fois. J’espère que ma bien-aimée se souvient de ça et qu’elle tient le choc.
Mes impressions
La mort ne fait jamais autant peur et paniquer qu’au moment ou justement on la frôle. Avoir la tête sous la lame d’un bourreau qui d’un mouvement peut vous envoyer dans l’autre monde, mène à se remettre en cause, à revoir sa vie, faire un bilan, se juger soi-même.
A quoi pense-t-on lorsque que l’on sait que l’on va mourir. Pour ma part, dès le soir de l’attaque, j’ai pensé à Dieu. Je ne pouvais croire que mon heure était arrivée, je refusais d’y penser. Ma vie défilait dans ma tête : mon amoureuse, les personnes que j’aime le plus, mes moments de bonheurs mais aussi mes regrets se succédaient. Je faisais le point sur ma vie, me remettant en question et me jugeant pour savoir si j’avais bien ou mal agît. Ai-je peur de l’autre monde ? …Non, mais je ne veux pas mourir maintenant, j’ai encore des choses à vivre et je dois au moins me décharger de mes regrets.
Je crois profondément en Dieu et c’est ce qui m’a permit de garder espoir tout au long de la captivité. Comme je l’ai crié au moment de mon exécution, seul Dieu peut me sauver et j’y crois. Je ne suis pas quelqu’un qui pense à Dieu seulement en cas de besoin. Mes moments de joies aussi sont accompagnés par Dieu. J’ai donc souvent prié, appelé Dieu à l’aide et mes prières ont été exaucées…je T’en suis très reconnaissant.
Je n’étais pas seul à faire appel à Dieu. Mes autres compagnons ont aussi frappé à sa porte. Salman priait souvent, James parlait à « quelqu’un » comme il disait. Je me souviens qu’après la mise en scène de l’exécution, Jan m’a dit : « Je ne savais pas comment faire mais j’ai serré mes mains et j’ai vraiment prié pour toi. »
Etre confronté à la mort nous fait changer, on se met à tout relativiser. J’avais déjà ce sens de relativisation, mais avec cet évènement que j’ai traversé, je vois et vis autrement. Je cherche à être aussi heureux dans cette vie que dans l’autre ; pour moi, l’une n’est pas plus importante que l’autre. Je me prends moins la tête avec les petites choses de la vie. Par contre je suis beaucoup plus sensible aux faits divers…des drames qui jusqu’ici n’arrivaient qu’aux autres peuvent désormais m’arriver.
Aujourd’hui je vais bien. Je n’ai pas de « revers de bâton » de cette prise d’otage. Ça fait parti de mon passé. Je ne fais pas de cauchemars, je ne suis pas paranoïaque, ni raciste.
En outre, j’en tire plusieurs enseignements pour la vie.
Est-ce bien fait pour moi ?
Pour ceux qui ont une vision plutôt binaire et simpliste du monde et qui me diraient : « C’est bien fait pour toi, tu n’as que ce que tu mérites. Tu es allé dans ce pays pour exploiter les richesses de ces pauvres nigérians », je dirais que la réalité est bien plus complexe. Je ne pense pas être insensible à la condition de ces personnes ou d’autres à travers le monde. Le pétrole pourrait améliorer leur condition de vie si les bénéfices étaient redistribués et investis intelligemment. Par ailleurs, ces mêmes personnes qui critiquent l’exploitation du pétrole dans les pays en développement ne sont souvent pas prêtes à se passer du pétrole et de tous ses dérivés…et encore moins payer leur carburant plus cher.
Je pense qu’il faut être plus mature et agir pour changer les choses, c’est si simple de critiquer et ne rien proposer pour changer les choses.
Ce que les militants pointaient avant tout était la corruption et la non bonne répartition des bénéfices du pétrole. Leur but n’est pas de cesser l’exploitation du pétrole c’est une trop importante source de revenu pour s’en passer mais ils demandaient un meilleur partage. Leur région est riche mais ils ne bénéficient de rien. La faute à qui ? Au gouvernement et à tous les corrompus qui le compose.
Pour améliorer les choses dans ces pays il faudrait des pressions de la société civile en particulier dans les pays occidentaux pour pousser les multinationales à avoir plus de transparence et obliger les gouvernements des pays dans lesquels ils travaillent a plus de responsabilités vis-à-vis des richesses nationales. Qu’ils cessent de confondre leur porte monnaie et celui de l’état. Malheureusement on ne vit pas dans le meilleur des mondes et toutes les sociétés n’ont pas à la même éthique.
9 Comments December 10, 2007





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